Sur certaines dunes du Léon, du Cap Sizun et des îles, on peut rencontrer une rigole étroite bordée de pierres plates posées de chant, parfois près du sentier côtier. Selon le secteur, il peut s’agir d’un four à goémon, aussi appelé fosse ou four à soude. On y brûlait des algues séchées pour produire des blocs gris de plusieurs dizaines de kilos, les pains de soude, ensuite vendus aux usines qui en extrayaient l’iode.
Ce guide documentaire explique à quoi servaient ces fours, comment les reconnaître et ce qu’ils racontent du littoral breton, puis indique quelques secteurs où l’Inventaire du patrimoine et les associations locales en signalent des exemplaires visibles. Il s’appuie sur les dossiers de l’Inventaire du patrimoine culturel de la Région Bretagne et sur des sources communales et associatives, listés en fin de page.
Un four creusé dans la dune : ce que l’on voit
Un four à goémon breton est une tranchée rectiligne creusée dans le sol, le plus souvent sur la dune ou sur une parcelle en haut de grève. Les dimensions relevées par l’Inventaire varient peu d’un secteur à l’autre :
- une longueur de 5 à 10 mètres (6 à 8 mètres pour les fosses repérées à Plogoff, une dizaine de mètres à l’île de Sein) ;
- une largeur de 50 à 80 centimètres ;
- une profondeur de 40 à 60 centimètres.
Le fond et les parois sont tapissés de pierres plates jointoyées à la glaise ou à l’argile. Selon la description reprise par plusieurs sources, une couche de galets isole ces dalles de la terre. Des pierres placées en travers découpent la fosse en compartiments d’une soixantaine de centimètres, parfois appelés loges : chacun donnait un pain de soude, plus facile à démouler et à transporter qu’une seule galette d’un seul tenant. La chaleur faisait éclater ces cloisons, qu’il fallait changer souvent. C’est pourquoi elles manquent sur la plupart des fours encore visibles ; un four qui les a conservées est une rareté.
L’orientation est un indice moins fiable qu’on ne le dit. Certaines sources expliquent que le four était placé sur une butte exposée aux vents dominants pour attiser la combustion, et l’association de randonnée de Kerlouan note que les fours de la commune sont toujours orientés nord-sud. À Plogoff, l’Inventaire observe au contraire que l’emplacement répondait davantage à la topographie qu’à la direction du vent. Mieux vaut donc chercher la forme (une rigole étroite, longue, dallée) que se fier à une règle d’orientation.

Du goémon sec au pain de soude
Le goémon servait depuis longtemps d’engrais, de fourrage d’appoint et de combustible dans les campagnes littorales. Son brûlage pour l’industrie suit deux grandes périodes.
La soude pour les verriers
Aux 17e et 18e siècles, les cendres d’algues fournissent de la soude, au sens ancien du mot : du carbonate de sodium, utilisé par les manufactures de verre. L’Inventaire de l’île de Sein situe ce premier usage à cette période. Les historiens de la chimie rappellent que cette soude, qui donnait un verre verdâtre, perd son intérêt à la fin du 18e siècle, lorsque des procédés permettent de la fabriquer à partir du sel marin.
L’iode relance les fours
En 1811, date retenue par l’Inventaire (certaines sources donnent 1812), le salpêtrier et chimiste Bernard Courtois découvre l’iode dans les eaux de lessivage de cendres de varech qu’il utilisait à Paris pour fabriquer du salpêtre. Ce nouveau produit sert à la photographie naissante et surtout à la pharmacie, notamment sous forme de teinture d’iode. Les fours reprennent du service, et des usines de traitement s’installent sur la côte finistérienne au fil du 19e siècle : l’Inventaire cite Le Conquet (1829), l’Aber Wrac’h (1870), Audierne (1895), Pont-Croix et Pont-l’Abbé, d’autres sources ajoutent Portsall ou Plouescat.
Le travail suivait le rythme des saisons. Les algues, ramassées sur la grève ou coupées en mer, étaient étalées pour sécher sur la dune ou sur des murets, puis mises en tas en attendant le brûlage, pratiqué l’été ou à la fin de l’été. Le dossier de Plogoff décrit la séquence : on allumait chaque compartiment avec des fagots de genêt ou d’ajonc, on y jetait le goémon sec poignée après poignée, puis, en fin d’après-midi, on malaxait la masse en fusion avec une longue spatule de fer, le pifoun. Le lendemain, les pains refroidis étaient démoulés et partaient en charrette ou en bateau vers l’usine.
Les ordres de grandeur donnent la mesure du labeur. Pour l’île de Batz, l’Inventaire indique que cinq à six tonnes de goémon frais donnent une tonne de goémon sec, dont on tire environ 200 kg de soude et seulement 2 kg d’iode. Les pains pesaient de 50 à 70 kg à Batz, jusqu’à 70 à 80 kg selon la commune de Molène. À Batz, l’usine payait selon la teneur en iode mesurée. Les témoignages évoquent aussi une fumée blanche, épaisse et âcre, qui couvrait la côte et les îles les jours de brûlage.
Qui brûlait le goémon ?
Le plus souvent, des familles de paysans du littoral, pour qui la soude formait un revenu d’appoint. Sur le site de Meneham, à Kerlouan, l’office de tourisme rappelle que le hameau a été habité par des paysans-pêcheurs-goémoniers. À l’île de Sein, l’Inventaire précise que la récolte du goémon était un travail essentiellement féminin. Des goémoniers venaient aussi du continent pour des campagnes de plusieurs mois : l’ethnologue Odette du Puigaudeau, citée par l’Inventaire, décrit des familles de Landéda et de Plouguerneau qui louaient de mars à septembre le sol de Ledenez, face au bourg de Molène.
Le droit de brûler a lui aussi évolué. Dans le Cap Sizun, le brûlage et la vente des pains de soude étaient d’abord soumis à autorisation préfectorale ; au début des années 1850, il est décidé que quiconque possède un four peut brûler et vendre sa soude. Les fours se multiplient alors sur les parcelles littorales privées, les tachen aod, et sur les communs de village.
Les autres traces du travail goémonier
Le four n’est que la dernière étape d’une chaîne dont d’autres vestiges subsistent près des sentiers :
- des murets de pierre sèche sur lesquels on étalait les algues à sécher, comme le décrit l’Inventaire pour Plogoff ;
- des aires de dépôt circulaires près des fours, signalées par exemple à Beg ar Spins, à Plouguerneau ;
- au sommet des falaises, des murs de soutènement et des pierres dressées qui fixaient les mâts de levage, ou daviers. Un panier montait le goémon échoué au pied de la falaise, tiré par un cheval ou par un treuil, le vir a vod du Cap Sizun. L’Inventaire signalait en 2019 des vestiges de ces aménagements à Plogoff, au fond de l’anse de Pors Loubous, près de la pointe du Diameur et à Feunteun Aod.
Ces aménagements expliquent certaines bizarreries du paysage : un pan de mur au ras d’une falaise, une pierre entaillée, une plate-forme sans usage apparent au-dessus d’une crique.

Pourquoi les fours se sont éteints
Le déclin commence entre les deux guerres. Dans le Cap Sizun, l’Inventaire note la reconversion de l’usine de Pont-Croix dans la conserve au début des années 1920, puis l’arrivée, dans les années 1930, d’iode japonais, russe ou chilien moins cher. La production connaît un sursaut pendant la Seconde Guerre mondiale. L’usine d’Audierne ferme en 1954 ; à l’île de Sein, la production cesse en 1955 avec l’arrêt des aides publiques. Selon les secteurs, les sources situent les derniers brûlages entre le milieu et la fin des années 1950.
La récolte des algues, elle, n’a pas disparu. Elle s’est mécanisée et alimente aujourd’hui l’industrie des alginates, utilisés comme épaississants et gélifiants. La récolte du goémon en Bretagne figure à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France.
Où voir des fours à goémon en Bretagne
Les secteurs ci-dessous sont signalés par l’Inventaire régional, une commune ou une association. L’état des fours change vite : végétation, sable et érosion les recouvrent ou les entament. Plusieurs se trouvent sur des terrains privés ou des îlots fermés au public ; ils ne sont mentionnés ici que comme témoins de l’activité.
- Plouguerneau, dune de Penn Enez (Korejou) : l’inventaire illustré de Plouguerneau.net, fondé sur des photos de 2012, décrit plusieurs fours comme en très bon état ; leur état actuel n’est pas vérifié. L’association Karreg Hir organise la fête des goémoniers en août et des brûlages y sont signalés (dates à vérifier chaque année). L’Écomusée des goémoniers et de l’algue, à Plouguerneau, retrace l’histoire du métier.
- Kerlouan, autour de Meneham : plus d’une vingtaine de fours selon l’association des sentiers de Kerlouan, dont quatre réhabilités, visibles le long des circuits « Entre terre et mer », « A Dreuz » et « Neiz Vran ». Le site de Meneham est traversé par le GR34.
- Pays d’Iroise : deux fours signalés par des pieux près du port de Porspaul, à Lampaul-Plouarzel, d’autres près de l’île Ségal et de la batterie de Lanildut, et une vaste prairie littorale semée de fours au sud du port de Mazou, à Porspoder, que traverse le sentier côtier.
- Cléder : fours visibles sur la côte, à Kerfissien et Poulennou, selon l’office de tourisme de Roscoff.
- Île de Batz : une vingtaine de fours inventoriés, surtout au nord et à l’est de l’île, dont deux nettoyés par l’association GladEnez, à Prat ar C’hanap en 2015 et à Teven ar Ru, sur la Grève Blanche, en 2016.
- Île-Molène et île de Sein : trois fours inventoriés à Molène, deux à Sein, où l’Inventaire souligne leur fragilité.
- Cap Sizun : quelques fosses près de la plage du Loch et de Pors Loubous, à Plogoff, et, selon l’Inventaire, des vestiges de levage du goémon autour de la pointe du Diameur.
Lire et respecter un four sur le terrain
Un four bien conservé se repère à sa rigole régulière, à ses dalles de chant et, plus rarement, à ses cloisons transversales. Un four enfoui ne laisse souvent qu’un léger sillon dans l’herbe rase, avec quelques pierres plates affleurantes. L’Inventaire de Batz le dit sans détour : la plupart des fours sont à l’état de vestiges et d’autres restent probablement à découvrir.
Ces fours sont des vestiges fragiles, souvent installés sur des dunes protégées. Observez-les depuis le sentier, ne déplacez pas les pierres et ne marchez pas dans la fosse. Sur les dunes, restez sur les passages balisés : la végétation qui fixe le sable est aussi celle qui protège ce qui reste des fours.
Prolonger la lecture du littoral
On trouve des fours signalés dans plusieurs secteurs du GR34, le sentier des douaniers, notamment dans le Léon et en Iroise. Sur les mêmes portions de côte, la mer porte d’autres repères bâtis, que notre guide sur les phares, tourelles et amers apprend à déchiffrer. Au fond des anses, les moulins à marée racontent une autre façon de tirer parti de la mer. L’ajonc des fagots d’allumage est celui des landes littorales, et les noms de lieux bretons relevés sur la carte, comme Penn Enez ou Beg ar Spins, se décodent avec notre article sur la toponymie bretonne en randonnée. Pour situer ces côtes dans le réseau des grands itinéraires, voir aussi les principaux GR de Bretagne.
Sources
- Région Bretagne, Inventaire du patrimoine culturel : Les fours à goémon (île de Batz) ; Les fours à goémon (île de Sein) ; Les fours à soude dits fours à goémon (île-Molène) ; La récolte et le brûlage du goémon, outillage et infrastructures (Plogoff) ; Les daviers à goémon en Bretagne ; Four à goémon, île d’Er (Plougrescant).
- Commune d’Île-Molène, Le four à soude.
- Patrimoine d’Iroise, Les fours à goémon, ou fosses à soude du littoral.
- Amis des sentiers de randonnée de Kerlouan, Les fours à goémon ; Tourisme Côte des Légendes, Meneham.
- Plouguerneau.net, Inventaire des fours à goémon (photos de 2012).
- Roscoff Tourisme, Les fours à goémon de Cléder.
- Histoires de sciences, Histoire de la chimie des algues en Bretagne. De la soude à l’iode jusqu’aux alginates ; Wikipédia, articles Four à goémon et Bernard Courtois.