Phares, tourelles et amers de Bretagne : lire la signalisation maritime depuis le sentier côtier

Petit phare blanc à lanterne rouge sur un îlot rocheux, avec au premier plan une balise métallique rouge surmontée d'un voyant carré

Sur le sentier côtier, la mer n’est jamais vide. Une tour de granit coiffée de rouge à l’entrée d’un port, une pyramide blanche sur une pointe, un fût jaune et noir planté sur une roche à demi couverte, une perche rouillée au fond d’une ria. Tous s’adressent aux marins. Ils forment la signalisation maritime, un langage codé que les marins lisent depuis le pont et que l’on peut apprendre à déchiffrer depuis la côte.

Ce guide documentaire explique ce que signifient phares, feux, tourelles, balises et amers, comment lire leurs couleurs et leurs formes selon le système international en vigueur en France, et où ce patrimoine se lit particulièrement bien en Bretagne. Il s’appuie sur l’ouvrage de signalisation maritime du Shom, sur la fiche du ministère de la Mer et sur plusieurs dossiers de l’Inventaire du patrimoine culturel de Bretagne, listés en fin de page. Il ne remplace aucun document nautique : pour naviguer, seules les cartes marines et les publications officielles à jour font foi.

Phare, feu, tourelle, balise, amer : cinq mots à distinguer

La fiche du ministère de la Mer rappelle qu’un navigateur se situe en combinant plusieurs repères : de jour, les amers et les aides à la navigation ; de nuit, les feux. Le vocabulaire suit cette logique.

  • Le phare est une tour portant une source lumineuse puissante, sur une côte, un îlot ou à l’entrée d’un port. Le feu désigne plus largement tout signal lumineux, du grand phare au petit fanal de jetée.
  • La balise est un repère fixe ou flottant qui indique une route ou un danger. L’Inventaire du Golfe du Morbihan y range les perches, les tourelles et les bouées.
  • La tourelle est une balise maçonnée, en pierre de taille ou en béton, construite sur une roche. L’espar et la perche en sont les versions légères, en bois ou en métal.
  • L’amer est un point remarquable visible de la mer et porté sur les cartes : rocher, clocher, moulin, maison, ou ouvrage bâti exprès.

Ces catégories se recouvrent souvent. L’Inventaire note qu’à Plouguerneau, la tour de Lanvaon est à la fois un feu et un amer, et qu’un phare reste un amer en plein jour.

Petit phare blanc à lanterne rouge sur un îlot rocheux, avec au premier plan une balise métallique rouge surmontée d'un voyant carré
Un feu sur son îlot et, au premier plan, une balise rouge de la famille des marques latérales : deux types de signaux sur un même plan d’eau. Photo : Maël BALLAND / Pexels

Le code AISM : cinq familles de marques

Les côtes françaises appliquent le système de balisage maritime de l’AISM (Association internationale de signalisation maritime), adopté le 15 avril 1982. Le Shom précise qu’il concerne les marques fixes et flottantes, mais pas les phares, les feux à secteurs ni les alignements, qui ont leurs propres règles. Il distingue cinq types de marques, plus un cas particulier.

Les marques latérales : rouge à bâbord, vert à tribord

Elles bordent un chenal. Leur lecture dépend du sens conventionnel de balisage : celui d’un navire qui arrive du large vers un port, un estuaire ou une rivière. En région A, qui comprend l’Europe, le rouge est à bâbord (à gauche en entrant) et le vert à tribord. Les marques rouges ont une forme ou un voyant cylindrique, les vertes une forme ou un voyant conique. Quand elles sont numérotées, les numéros impairs sont à tribord et les pairs à bâbord. Dans la région B (Amériques, Japon, Corée, Philippines), les couleurs sont inversées.

Depuis un sentier qui longe un estuaire, le repère est simple : en regardant vers l’amont, les rouges sont sur la gauche du chenal et les verts sur la droite.

Les marques cardinales : passer du côté qu’elles nomment

Jaunes et noires, surmontées de deux cônes noirs, elles sont identiques dans le monde entier. Le Shom résume la règle : une cardinale porte le nom du quadrant où elle est placée par rapport au danger, et l’on passe dans ce quadrant. Une cardinale Nord est donc posée au nord du danger, et l’on passe au nord d’elle.

  • Nord : deux cônes pointe en haut ; noir au-dessus, jaune en dessous ; feu blanc scintillant continu.
  • Est : cônes opposés par la base ; noir, jaune, noir ; trois scintillements groupés.
  • Sud : deux cônes pointe en bas ; jaune au-dessus, noir en dessous ; six scintillements suivis d’un éclat long, rythme que le Shom réserve aux cardinales Sud.
  • Ouest : cônes pointe contre pointe, en sablier ; jaune, noir, jaune ; neuf scintillements groupés.
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Les plaisanciers retiennent les feux avec un cadran d’horloge : trois à trois heures pour l’Est, six à six heures pour le Sud, neuf à neuf heures pour l’Ouest. Le soir, depuis une pointe, compter les éclats d’une cardinale demande seulement un peu de patience.

Marque cardinale jaune et noire battue par les vagues, surmontée de deux cônes noirs pointés vers le bas
Deux cônes pointe en bas, jaune au-dessus du noir : la combinaison d’une cardinale Sud. Photo : Arnauld van Wambeke / Pexels

Danger isolé, eaux saines, marques spéciales

La marque de danger isolé, noire à bandes rouges horizontales et coiffée de deux boules noires, se pose sur un écueil de faible étendue entouré d’eaux praticables ; son feu blanc émet des éclats groupés par deux. La marque d’eaux saines, à bandes rouges et blanches verticales avec une boule rouge, signale au contraire l’axe ou le milieu d’un chenal, ou un atterrissage. L’Inventaire n’en a relevé aucune sur le territoire du Parc du Golfe du Morbihan.

Les marques spéciales, jaunes, n’aident pas directement à naviguer. Elles délimitent une zone : câble, cultures marines, exercices militaires, activités de loisir. En France, les marques durables portent un voyant jaune en forme de X. Enfin, un danger nouveau, épave ou banc récemment découvert, peut être signalé par une marque doublée, identique en tout point à sa voisine.

Les amers : clochers, pyramides et rochers blanchis

Bien avant les bouées, le marin breton se repérait avec la terre. Le dossier de l’Inventaire consacré à la baie de Morlaix rappelle qu’avant la fin du XVIIIe siècle, les navigateurs utilisaient des amers, parfois blanchis, et identifiaient les chenaux par alignement : rochers, clochers, églises, moulins, et le château du Taureau, amer de belle taille à l’entrée du Grand Chenal.

L’Inventaire du Golfe du Morbihan distingue trois sortes d’amers. Certains sont naturels, comme le rocher du moine de Boëdic. D’autres sont des édifices détournés de leur usage premier : le tumulus de Gavrinis, le cromlech d’Er Lannic, la chapelle de Boëdic à Séné, le clocher de Baden. Les derniers ont été bâtis exprès, comme la pyramide de pierre blanche de l’île du Petit Veïzit, à Baden, ou celle de Cromenac’h, à Ambon. Même une maison peut faire office d’amer : la maison rose de Port Anna, à Séné, construite en 1879, est mentionnée comme telle par le Shom. Certains mégalithes du Golfe ont ainsi guidé les marins des millénaires après leur érection.

À Roscoff, l’amer dit pyramide Sainte-Barbe a été construit vers 1830 à l’emplacement d’un moulin détruit, qui remplissait déjà ce rôle. À Carantec, l’Inventaire décrit les amers de Pen al Lan et du Cosmeur comme de hautes pyramides maçonnées soutenues par des contreforts. Ces silhouettes ont l’air de monuments sans fonction tant qu’on ne les regarde pas depuis la mer.

Les alignements : deux repères qui dessinent une route

Un amer isolé donne une direction. Deux amers l’un derrière l’autre donnent une ligne : quand le marin les voit superposés, il est sur la bonne route. C’est le principe de l’alignement, qui explique pourquoi certains repères ont été bâtis par paires, l’un près de la côte, l’autre loin en arrière.

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En baie de Morlaix, l’Inventaire décrit le Grand Chenal comme « souligné par l’alignement des phares de la Lande et de l’île Louët », et le chenal de Tréguier par celui de la Lande et de l’île Noire. À l’Aber Wrac’h, le feu de Lanvaon fonctionne avec celui de l’île Vrac’h, situé à 3 000 mètres en avant. Allumé en 1845 dans une guérite au sommet du clocher de Plouguerneau, ce feu, trop éloigné de la côte, restait souvent invisible. Il a été transféré en 1868 sur une tour carrée bâtie sur la colline de Lanvaon, dont le carrelage et les menuiseries semblent d’origine selon l’Inventaire. Elle n’est pas protégée au titre des monuments historiques.

À Bréhat, l’amer du Nord-Ouest, dit « Le Chandelier », a été élevé vers 1840, au moment de la construction du phare des Héaux, pour permettre aux bateaux de charge de prendre un alignement en sortant de l’anse de la Corderie et d’éviter l’écueil de la Moisie.

Deux siècles de balisage breton

Le balisage de la baie de Morlaix est l’un des mieux documentés. En 1776, le corsaire morlaisien Charles Cornic-Duchêne y fait installer deux tours, deux tourelles, dix balises et cinq organeaux, ces anneaux scellés dans la roche pour amarrer les navires. Il entretient l’ensemble à ses frais jusqu’en 1782, avant que le département de la marine de Brest prenne le relais. Plusieurs tourelles actuelles en sont issues : la Vieille date de ce balisage, Ricard aussi, reconstruite en parpaing de béton en 1937 ; celle de la Chambre a été maçonnée en 1859 et mesure 11 mètres.

Au XIXe siècle, l’État généralise phares et balises. Selon l’Inventaire, l’ingénieur hydrographe Beautemps-Beaupré, qui dirige à partir de 1816 la cartographie des côtes bretonnes, propose dès 1819 de codifier le balisage. Le programme adopté par la Commission des phares en 1825 entraîne la création ou la rénovation d’une cinquantaine de feux en France, dont le phare de la Lande en 1845. Les tourelles maçonnées se multiplient alors : dans le Golfe, le Grégan date de 1837-1841, la Truie d’Arradon de 1885, Roguédas de 1892-1893 ; à Bréhat, la tourelle lumineuse de Men Joliguet, une cardinale Ouest, de 1884.

Le code a changé plusieurs fois. L’ancien balisage latéral français, formalisé en 1890, a duré jusqu’en 1945, date d’application de l’accord de Genève de 1936. Le système AISM actuel a été adopté en 1982. Une tourelle du XIXe siècle peut donc porter aujourd’hui des couleurs bien plus récentes que sa maçonnerie.

Le paysage qui en résulte est dense. Pour le seul territoire du Parc du Golfe du Morbihan, l’Inventaire cite le recensement établi en 2019 par le service des Phares et Balises de Lorient : un phare, celui de Port-Navalo, 41 bouées, 10 tourelles, 9 feux et 120 perches et espars. À l’échelle régionale, un dossier de l’Inventaire rédigé en 2016 indique que la Bretagne concentre plus de la moitié des phares construits en France, que près des deux tiers des phares bretons se trouvent dans le Finistère, et que 28 phares étaient alors protégés au titre des monuments historiques. La brochure nationale sur les phares situe l’essentiel de ces protections entre 2008 et 2012.

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Où lire ce paysage en Bretagne

Quelques secteurs se prêtent bien à l’exercice, car les dossiers de l’Inventaire permettent de mettre un nom et une date sur ce que l’on voit.

  • Baie de Morlaix : tourelles du balisage de Cornic, château du Taureau, phares de l’île Louët et de l’île Noire, amers de Carantec.
  • Roscoff et l’île de Batz : pyramide Sainte-Barbe, tourelles des approches du port, dont Rannic, reconstruite entre 1930 et 1935.
  • Bréhat : amers de la côte est, Le Chandelier, Men Joliguet, phare du Paon et phare du Rosédo.
  • Aber Wrac’h et Plouguerneau : couple de feux de Lanvaon et de l’île Vrac’h, et, sur son îlot, le phare de l’île Vierge. Construit de 1897 à 1902, haut de 82,5 mètres, il est présenté comme le plus haut phare d’Europe et il est classé monument historique depuis le 23 mai 2011.
  • Golfe du Morbihan : entrée du golfe à Port-Navalo, tourelles nommées d’après les courants et les îles, amers bâtis de Baden et d’Ambon.
  • Penmarc’h : l’ancien phare de 1835, éteint en 1897 et voisin du phare d’Eckmühl, est aujourd’hui un lieu d’exposition sur l’histoire des phares et balises, selon l’association Phares de France.

Sur la presqu’île de Crozon comme sur la plupart des randonnées avec vue mer en Bretagne, il suffit souvent d’une paire de jumelles pour repérer une cardinale ou deviner un alignement.

Lire sans se tromper

Quelques précautions évitent les contresens. La couleur seule ne suffit pas : forme, voyant et rythme du feu se complètent, et une marque peut avoir perdu son voyant. Une marque latérale ne se comprend qu’avec le sens conventionnel du balisage ; dans une zone sans port évident, il est fixé par les autorités et indiqué dans les documents nautiques. Le Shom prévient aussi que les limites des secteurs colorés d’un phare sont approximatives et qu’un feu blanc peut paraître rougeâtre dans la brume.

Les tourelles se regardent depuis la côte. Beaucoup sont posées sur des roches que la mer recouvre, et le chemin qui semble y mener à marée basse se referme vite : l’estran n’est pas un prolongement du sentier. Pour les noms bretons de ces repères, souvent bâtis sur men (la pierre) ou roc’h (le rocher), notre guide des noms de lieux bretons aide à les déchiffrer.

Les marques peintes sur les arbres et les rochers du chemin relèvent d’un tout autre code : notre article sur le balisage de randonnée GR, GR de Pays et PR les détaille. Au fond des anses, d’autres ouvrages racontent aussi la relation des Bretons à la marée, comme les moulins à marée, souvent visibles depuis les mêmes sentiers.

Sources