Sur le GR20 en juillet, un randonneur s’arrête, prétend que ça va aller, redémarre, tombe à genoux deux cents mètres plus loin. Le groupe ne sait pas s’il a trop bu ou pas assez, s’il faut le coucher au soleil ou à l’ombre, lui donner de l’eau ou pas. Personne n’a tort de douter : le coup de chaleur et l’hyponatrémie partagent plusieurs symptômes mais relèvent de mécanismes opposés. Comprendre la différence change la conduite à tenir et peut sauver une vie.
Deux urgences qui se ressemblent en surface
Le coup de chaleur survient quand l’organisme ne parvient plus à dissiper la chaleur produite par l’effort et reçue de l’environnement. La température corporelle monte au-dessus de 40 degrés, les fonctions vitales se dérèglent, le cerveau souffre en quelques minutes. C’est une urgence vitale absolue.
L’hyponatrémie d’effort, parfois appelée intoxication à l’eau, résulte de l’inverse : un excès d’apport hydrique pur (sans sel) qui dilue le sodium sanguin sous le seuil physiologique. Les cellules gonflent par appel d’eau, le cerveau en particulier, ce qui produit confusion, vomissements et, dans les formes graves, des convulsions. C’est également une urgence, plus rare mais en augmentation chez les pratiquants soucieux de bien boire.
Les deux situations partagent maux de tête, nausées, vertiges, confusion. Mais la réponse à apporter diffère radicalement, et donner de l’eau pure à un randonneur en hyponatrémie aggrave son état. D’où l’importance de savoir lire les signes complémentaires.
Le coup de chaleur : le danger le plus connu
Comment il s’installe
Trois facteurs convergent. Une température ambiante élevée, en général au-dessus de 30 degrés à l’ombre, avec une humidité forte qui empêche la transpiration de s’évaporer. Un effort physique soutenu qui produit en interne plusieurs centaines de watts de chaleur. Une déshydratation qui réduit la quantité de sang disponible pour la circulation cutanée, et donc la capacité à dissiper la chaleur par la peau.
Les randonneurs particulièrement exposés sont ceux qui marchent en début d’après-midi, sur sentier ensoleillé, en altitude moyenne (où l’effet du soleil est plus fort qu’au niveau de la mer), après une montée prolongée, sans pause à l’ombre, avec une tenue inadaptée. Les enfants, les personnes âgées et celles qui prennent certains médicaments (diurétiques, antihistaminiques, bétabloquants) ont une thermorégulation moins efficace.
Les signes à identifier
Le coup de chaleur se distingue d’une simple fatigue par plusieurs marqueurs. La peau devient rouge, chaude et sèche : la transpiration peut avoir cessé, ce qui est un signe d’alarme majeur. Le pouls est rapide et faible. La respiration s’accélère. Surtout, le comportement change : irritabilité, confusion, propos incohérents, démarche titubante, comme un état d’ébriété. Dans les formes avancées surviennent perte de connaissance, convulsions, coma.
Ces signes neurologiques distinguent le coup de chaleur d’un simple épuisement par la chaleur (heat exhaustion), forme moins grave où la transpiration persiste et où la conscience reste claire. Tout doute sur l’état de conscience doit faire considérer le pire et engager immédiatement le protocole de refroidissement.
Que faire en urgence
Sortir la personne du soleil et la placer à l’ombre, allongée, vêtements desserrés. Refroidir le corps activement : aspersion d’eau sur le visage, le cou, les aisselles, l’aine, où passent les gros vaisseaux. Une douche dans un ruisseau, l’application de linges mouillés régulièrement réimbibés, le ventilage manuel pour favoriser l’évaporation accélèrent la baisse de température. Si la personne est consciente et capable de déglutir, lui donner à boire par petites gorgées, eau légèrement salée idéalement (une pincée de sel dans 500 millilitres).
Si la conscience est altérée, ne rien donner par voie orale et appeler immédiatement le 112. Le pronostic se joue dans la première heure. Un refroidissement énergique commencé sur place, en attendant les secours, fait la différence entre une récupération complète et des séquelles neurologiques.
L’hyponatrémie : le danger moins visible

Comment elle survient
L’idée s’est imposée chez beaucoup de randonneurs qu’il faut boire beaucoup, tout le temps, à raison d’un litre ou plus par heure. Sur des efforts longs, cette consigne devient contre-productive si l’eau ingérée est pure et si l’alimentation salée fait défaut. La sueur emporte environ un gramme de sodium par litre. Boire trois litres en remplaçant les pertes par de l’eau du robinet finit par diluer le sodium plasmatique sous les 135 millimoles par litre, seuil de l’hyponatrémie.
Le profil typique est celui d’un randonneur attentif à s’hydrater, qui boit à chaque pause, parfois plus qu’il ne transpire, sans manger ou en ne consommant que des aliments sucrés sans sel. Les ultra-traileurs et les marcheurs sur très longues distances en climat tempéré sont paradoxalement plus exposés que les randonneurs estivaux moyens.
Les signes complémentaires
Les symptômes initiaux ressemblent à ceux du coup de chaleur : nausées, maux de tête, vertiges, confusion légère. Plusieurs détails orientent vers l’hyponatrémie. La peau reste fraîche, parfois moite, jamais sèche et brûlante. La personne urine peu malgré une consommation d’eau abondante (signe d’une dilution déjà importante). Un œdème léger peut apparaître aux chevilles, aux doigts. Dans les formes avancées, vomissements, troubles de la conscience, convulsions, sans hyperthermie associée.
L’élément le plus diagnostique, en pratique, reste l’historique des dernières heures : si la personne a bu beaucoup d’eau pure, sans s’alimenter en sel, sans pertes urinaires significatives, l’hypothèse devient sérieuse.
Que faire
Contre-intuitif mais fondamental : arrêter immédiatement l’apport d’eau pure. Faire manger un aliment salé (biscuits salés, charcuterie sèche, comprimés de sel si la trousse en contient) et boire seulement par petites quantités si l’envie persiste. Mettre la personne au repos, à l’ombre. Surveiller la conscience.
En cas de signes neurologiques (convulsions, perte de connaissance), appeler le 112 sans délai. Le traitement médical définitif passe par une perfusion de solution saline contrôlée, qui ne s’improvise pas sur le sentier.
Différencier sur le terrain
Quelques questions rapides aident à orienter. La peau est-elle sèche et brûlante (coup de chaleur) ou fraîche et moite (hyponatrémie) ? La personne a-t-elle peu bu ou beaucoup ? A-t-elle uriné normalement ? S’alimente-t-elle en sel ou seulement en sucre ? La température extérieure et le niveau d’effort orientent également : un coup de chaleur classique survient par forte chaleur, l’hyponatrémie peut survenir même par temps frais sur un effort très long.
En cas de doute persistant, deux règles s’appliquent. Mettre la personne à l’ombre, allongée, vêtements desserrés (geste utile dans les deux cas). Faire manger un peu de sel avant de faire boire abondamment : c’est neutre dans le coup de chaleur, indispensable dans l’hyponatrémie.
Prévenir intelligemment

La prévention passe par trois principes simples. Boire en fonction de la soif et de la transpiration, pas selon un calendrier théorique : la sensation de soif reste un bon indicateur chez l’adulte en bonne santé. Saler les pauses repas (charcuterie, fromage, biscuits apéritif salés, eaux de récupération avec une pincée de sel) plutôt que d’ingérer du sucre seul. Adapter le rythme et les horaires de marche : partir tôt, faire la pause méridienne à l’ombre, repartir en fin d’après-midi quand le soleil baisse.
Le vêtement clair, large, respirant, la casquette à large bord, les lunettes catégorie 3 ou 4 et la crème solaire complètent l’arsenal. Une préparation sérieuse de la sortie inclut la consultation du bulletin météo, l’identification des points d’eau potable sur l’itinéraire et l’évaluation honnête de la condition physique du groupe. Un kit de survie bien composé contient pastilles de sel ou bouillon cube, ce qui pèse trois grammes et peut décider d’une issue.
Quand appeler les secours
Le 112 ou le 18 doit être contacté sans attendre dès qu’apparaissent altération de la conscience, vomissements répétés, convulsions, perte de connaissance même brève. Aucun argument de durée d’évacuation, de difficulté d’accès ou de coût ne justifie le report. Les secours en montagne préfèrent largement intervenir pour rien plutôt que d’arriver trop tard. Donner une localisation précise (coordonnées GPS si possible, point géographique remarquable sinon), un état initial des fonctions vitales, et rester sur place tant que les opérateurs ne donnent pas d’autre consigne.
Un sujet à ne pas sous-estimer
Le coup de chaleur et l’hyponatrémie tuent chaque été des marcheurs, des coureurs et des cyclistes en France. La majorité des accidents graves auraient pu être évités par une lecture précoce des signes et un changement immédiat de comportement. Connaître les deux mécanismes, les distinguer, et réagir au lieu de minimiser, c’est l’une des connaissances pratiques les plus rentables qu’un randonneur puisse acquérir. Sur votre prochaine sortie estivale, sauriez-vous reconnaître lequel des deux affecte votre compagnon de marche s’il s’assied brutalement au bord du sentier ?