Risque incendie et randonnée : comprendre les vigilances et les fermetures de massifs

Mi-juillet, entrée nord du massif des Maures. Le sentier qui devait mener à la chapelle Notre-Dame-des-Anges est barré par une simple barrière métallique et un arrêté préfectoral qui flotte sous le vent. « Accès interdit à toute personne, niveau de risque très sévère. » Le panneau ne souffre aucune discussion. Sur la départementale en contrebas, deux véhicules de l’ONF stationnent en surveillance. Une cinquantaine de mètres plus loin, un autre marcheur, sac sur le dos, fait demi-tour à son tour. La scène se répète chaque été dans les massifs du pourtour méditerranéen, mais elle apparaît désormais sur des terrains qu’on imaginait à l’abri : les Landes en 2022, le Morvan, et même les Monts d’Arrée, où l’été du même millésime a vu partir 2 200 hectares de tourbières et de landes.

La randonnée d’été ne se prépare plus comme il y a vingt ans. La météo des feux est devenue une donnée d’entrée, au même titre que la météo classique ou l’état du balisage. Comprendre les vigilances, savoir lire un arrêté, adopter les bons gestes en cas de départ de feu : ces compétences-là ne relèvent plus du marcheur méditerranéen averti, mais du randonneur tout court.

Pourquoi le sujet concerne aujourd’hui tous les randonneurs

Forêt sèche en été, conditions propices au départ de feu

Pendant longtemps, le feu de forêt est resté un sujet du Sud. Provence, Corse, Languedoc, Cévennes : les zones à risque dessinaient une frange précise sur la carte, calée sur les chênes verts, les pins d’Alep, les garrigues. Ce zonage tient encore largement, mais il s’élargit. Le réchauffement allonge la saison de feux, abaisse l’humidité des combustibles forestiers et déplace progressivement le risque vers le nord.

Les chiffres récents en témoignent. Été 2017, Hautes-Corses : plusieurs milliers d’hectares partis sur des massifs côtiers fréquentés par les randonneurs du GR20. Été 2022, Gironde et Landes : 30 000 hectares brûlés, des massifs entiers fermés à la marche pendant des semaines, des évacuations massives. La même année, dans les Monts d’Arrée, 2 200 hectares de landes et de tourbières partent en fumée, du jamais-vu à cette échelle en Bretagne intérieure. Var et Aude continuent à enregistrer chaque été des feux significatifs, parfois sur des secteurs touristiques denses.

Cette extension géographique s’accompagne d’un allongement saisonnier. Des départs de feu sont désormais observés dès mai dans certains départements, et tard en septembre, parfois début octobre, sur des massifs où la végétation reste sèche après un été déficitaire en pluie. Le randonneur qui prépare son itinéraire en avril pour un départ en juin doit désormais intégrer cette variable.

Comment fonctionne la vigilance et les arrêtés préfectoraux

Feu de forêt en cours, fumée sur un massif

Le pilotage du risque repose sur une organisation départementale. Chaque préfecture publie, en saison, une carte du risque feux de forêt, généralement actualisée chaque jour ou tous les deux jours pendant la période sensible. Les massifs y sont découpés en secteurs, et chaque secteur reçoit un niveau de risque, souvent gradué sur une échelle à quatre paliers : faible, modéré, sévère, très sévère, parfois complétée d’un cinquième niveau dit exceptionnel.

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Ce niveau n’a rien d’indicatif. Il déclenche des mesures réglementaires précises. En risque sévère, les travaux forestiers et certains usages du feu sont déjà restreints. En risque très sévère ou exceptionnel, la fermeture totale du massif aux promeneurs et aux randonneurs peut être prononcée, parfois sur quelques jours seulement, parfois plusieurs semaines en cas de canicule prolongée. Les arrêtés préfectoraux sont affichés en entrée de massif, relayés par les communes, repris par l’ONF et les offices de tourisme. Ignorer un arrêté en vigueur expose à une contravention, et surtout à des conséquences pénales lourdes si un départ de feu intervient sur le secteur fermé.

Le code forestier encadre par ailleurs l’usage du feu en forêt et à moins de 200 mètres de ses limites. Cigarettes, briquets, allumettes, barbecues, feux de camp, lanternes : tout ce qui produit une flamme ou une étincelle relève d’un cadre strict, durci en saison.

Les outils pour s’informer avant de partir

Trois ou quatre sources sérieuses suffisent. Météo-France publie quotidiennement une carte nationale du danger feu météorologique, accessible en ligne et reprise par l’application Vigilance Météo-France. Depuis 2023, une application dédiée, Vigilance Incendies Forêts, complète le dispositif avec un découpage plus fin et des alertes localisées. Les sites internet des préfectures concernées publient les arrêtés en cours et les cartographies à l’échelle départementale, souvent dans une rubrique « sécurité » ou « risques naturels ».

Sur le terrain, les panneaux d’entrée de massif font foi : un fanion ou une bande colorée indique le niveau du jour, et les arrêtés affichés mentionnent les restrictions exactes. L’ONF maintient également des pages actualisées sur les forêts domaniales sensibles, en particulier dans le Sud-Est et le Sud-Ouest. Combiner ces sources avant de partir prend dix minutes, à intégrer dans la même routine que la consultation de la météo ou de l’état du tracé GPX.

Les zones et saisons à risque

La carte mentale reste utile, à condition de l’actualiser. Le pourtour méditerranéen, des Pyrénées-Orientales aux Alpes-Maritimes en passant par la Corse, demeure la zone la plus exposée, sur une saison qui s’étend désormais de mi-juin à fin septembre, parfois davantage. La façade aquitaine, Landes en tête, est entrée dans le cercle des secteurs à très haut risque depuis les feux de 2022. Le Sud-Ouest dans son ensemble, des Charentes à l’Ariège, voit la fréquence des départs de feu augmenter.

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Plus au nord, le tableau est moins lisible mais réel. La Bretagne intérieure, et notamment les Monts d’Arrée et les Montagnes Noires, conjuguent des landes à bruyère et ajoncs particulièrement inflammables lors des sécheresses prolongées, et des accès parfois difficiles pour les secours. Le Morvan, les Vosges du Sud, le Massif central jusqu’à l’Auvergne ont connu des départs significatifs ces dernières années. La règle de prudence : croiser le niveau de risque du jour et l’historique météo de la quinzaine précédente. Trois semaines sans pluie significative et un vent soutenu suffisent à faire basculer un massif réputé tempéré dans une situation tendue. Les jours de vent fort sur sol sec sont les plus dangereux, quelle que soit la latitude.

Comportements indispensables sur le terrain

Le premier réflexe est binaire : pas de flamme, pas d’étincelle, pas d’ignition possible. Cela couvre la cigarette, l’éventuel briquet, les allumettes, le réchaud à gaz ou à essence, le barbecue improvisé. Beaucoup de marcheurs considèrent que leur réchaud de bivouac, légalement utilisable chez eux ou en refuge, l’est aussi en plein massif. C’est faux dès qu’un arrêté est en vigueur, et c’est imprudent quoi qu’il en soit en risque sévère. Le réchaud reste dans le sac, le repas se fait froid, le café attendra le retour.

Le mégot mérite une mention particulière. Un mégot mal écrasé représente l’une des causes documentées de départs de feu en France, été comme arrière-saison. Si vous fumez, le départ pour la randonnée est l’occasion de tenir la cigarette en dehors du massif et de transporter les mégots dans une boîte étanche.

Les batteries lithium, présentes dans la plupart des packs d’équipement de randonnée (téléphone, GPS, batteries externes, lampes frontales), demandent une attention nouvelle. Une cellule endommagée peut s’emballer thermiquement, particulièrement par forte chaleur. Vérifier l’état des batteries avant le départ, éviter de laisser le sac en plein soleil sur du sol sec, ne pas transporter de batteries gonflées ou abîmées : ces gestes anodins prennent un autre sens en zone à risque.

Que faire en cas de départ de feu

Forêt brûlée après le passage d'un incendie

Le scénario reste rare, mais il doit être anticipé. Premier geste : alerter. Le 18 (sapeurs-pompiers) ou le 112 (numéro européen) sont prioritaires. Donner la localisation la plus précise possible, idéalement les coordonnées GPS lues sur le téléphone ou le GPS, le nom du massif, le repère le plus proche (croisement de sentiers, ruisseau, cote IGN). Décrire la taille apparente du feu et la direction du vent. Rester en ligne aussi longtemps que demandé.

Ensuite, s’éloigner. Le principe est de fuir perpendiculairement à la direction du vent, jamais dans son axe : un feu pousse devant lui en s’accélérant, plus vite qu’un marcheur ne court. Éviter les combes, les ravines, les vallons étroits : ces formes de relief canalisent les flammes et les rendent plus rapides. Privilégier les crêtes dégagées, les zones rocheuses sans végétation, les pistes forestières larges, les aires de retournement aménagées par l’ONF.

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Si d’autres randonneurs se trouvent à proximité, les prévenir oralement et coordonner le repli vers une zone sûre. Une fois en sécurité, rappeler les secours pour leur indiquer le point de repli et toute information utile sur la progression du feu. Ce protocole simple est documenté dans tous les manuels de randonnée en autonomie sérieux : il mérite d’être mémorisé avant d’en avoir besoin.

Responsabilité du marcheur

Le cadre juridique est sans ambiguïté. Le fait de provoquer involontairement un incendie de forêt, par négligence ou par manquement à une obligation de sécurité, est un délit. Le code pénal et le code forestier prévoient des peines allant de l’amende substantielle à plusieurs années de prison en cas de victimes ou de dommages matériels importants. Ignorer un arrêté de fermeture et déclencher un feu sur un massif interdit aggrave significativement la responsabilité.

Au-delà du droit, la question est celle d’une éthique de pratique. Un sentier ne nous appartient pas, un massif encore moins. Respecter les arrêtés, c’est aussi reconnaître le travail des forestiers, des sapeurs-pompiers, des bénévoles des comités communaux de feux de forêt qui passent l’été à surveiller, ouvrir des pare-feu, gérer des départs avant qu’ils ne deviennent ingérables. Signaler un comportement à risque observé sur le terrain, qu’il s’agisse d’un barbecue improvisé ou d’un groupe inconscient des règles, fait partie du contrat implicite.

Le randonneur de longue date développe ce réflexe avec le temps. Les plus jeunes, ou les marcheurs venus à la pratique récemment, peuvent légitimement l’ignorer. Une explication calme et brève, sur le sentier ou à l’auberge, vaut souvent mieux qu’un regard désapprobateur.

Préparer ses étés à venir

Apprendre à lire une carte de vigilance n’a rien de compliqué. Apprendre à modifier un itinéraire en fonction de cette lecture demande un peu plus d’expérience, mais ce sont les conditions de la randonnée des prochaines décennies. Les départs au petit matin par fortes chaleurs, les itinéraires de repli en moyenne montagne plutôt qu’en forêt sèche, les périodes de mai-juin et septembre-octobre privilégiées sur certains massifs : autant d’ajustements qui font partie d’une pratique adulte. La belle randonnée, désormais, est aussi celle qui sait renoncer à l’heure, ou changer de vallée à la dernière minute. Le sentier sera toujours là pour l’été suivant.